La morale et l'éthique
Notions : La conscience (morale),
la morale, la liberté, la société, le devoir, le bonheur.
Auteurs : Platon, Aristote,
Pascal, Kant, Habermas.
La conscience humaine n’est pas seulement une conscience des faits : elle est aussi, et indissolublement, un jugement sur les faits en
fonction de valeurs qu’elle porte en elle. Autrement dit, elle est une conscience morale. La conscience de soi ne traite pas le soi-même comme un pur fait : elle le juge par rapport à ce que
la psychologie appelle un idéal du moi. C’est pourquoi la conscience morale est toujours déjà engagée dans la conscience de soi et dans la conscience du monde.
La conscience morale est la capacité à discerner le bien et le mal. Le discernement est si difficile que beaucoup d’hommes préfèrent n’avoir pas
de décisions à prendre.
C’est un thème bien connu, dans l’existentialisme, que l’homme fuit sa liberté, qu’il préfère s’en démettre, démissionner devant sa
responsabilité plutôt que de l’affronter en conscience.
Cette démission peut conduire au non-choix, c’est-à-dire à une attitude qui consiste à demeurer irrésolu, insistant, flottant et qui revient
finalement à se laisser gouverner par les circonstances, à tourner en rond, comme enfermé dans une prison invisible. Il ne faut pas confondre l le non-agir que le taoisme a érigé en sagesse,
avec cette paralysie de la volonté qui consiste à toujours repousser à plus tard le choix qu’on n’aura finalement jamais le courage de faire. L’irrésolution peut exprimer une faiblesse de la
volonté, qui peut finalement nous renvoyer à la dépression puisque le déprimé est celui qui manque d’énergie et de courage. Lorsque cette faiblesse de la volonté est un trait caractéristique du
tempérament de la personne, on parle de veulerie. Mais ce n’est pas de cette faiblesse de la volonté que je veux ici parler : c’est de l’indécision, et même de l’impossibilité de choisir. En
tant que symptôme névrotique, cela renverrait plutôt à la névrose obsessionnelle, puisque l’obsessionnel s’enferme sans fin dans des raisonnements consistant à peser sans fin le pour et le contre
sans jamais pouvoir trancher.
Mais, au-delà de l’approche psychopathologique, il faut bien reconnaître que c’est un problème pour tout homme de craindre le moment de la
décision. C’est pourquoi il préfère qu’on lui dise ce qu’il doit faire. C’est précisément la fonction de la morale que d’être un ensemble de règles de comportement qui
constituent une contrainte intériorisée que les personnes peuvent accepter ou rejeter. Il y a de la contrainte, certes, dans la morale, mais c’est une contrainte qui nous fait plaisir car elle
nous permet d’échapper au poids d’une décision personnelle. Les hommes aiment obéir parce qu’ils aiment qu’on les décharge de leur liberté, ne sachant pas qu’en faire. C’est
pourquoi il faut prendre avec beaucoup d’intérêt la critique de la morale qu’on trouve, par exemple, chez Nietzsche. Elle ne signifie pas que tout se vaut et que tout est permis : elle
signifie que la différence que nous devons faire entre le bien et le mal, personne ne peut la dire à ma place. C’est moi, ou mon maître intérieur, qui doit la discerner.
Aujourd’hui, la morale n’a pas disparu de la société : elle s’y cache. Il y a certes un déclin des morales traditionnelles. Ce déclin, comme
on le voit bien chez Nietzsche, est porté par la déchristianisation de la société. Il s’est exprimé d’abord au niveau de la philosophie, puis il s’est exprimé à un niveau plus naïf et plus
populaire dans les années 70. Mai 68, c’est l’expression juvénile, festive, carnavalesque d’un rejet de la morale : c’est, sous forme de slogans, un avatar de philosophie pour le peuple, un
prêt à porté de pensée pour des gens que la pensée n’intéresse pas. Mais, derrière cet épiphonème, s’est mis en place un système de mœurs. C’est ce système de mœurs qui est notre nouvelle
morale.
La morale vient du latin « mores » qui veut dire mœurs. Pourtant, il faut établir une différence entre la morale et les mœurs. La
morale se formule dans du langage, elle s’exprime dans des préceptes, des maximes, parfois des commandements. Si bien qu’un précepte moral est clair, et qu’on peut facilement le transgresser, le
rejeter, comme on le voit souvent. A l’inverse, un système de mœurs se dissimule. Il se reproduit par mimétisme, il repose sur la pression sociale et le conditionnement médiatique. Il est donc
beaucoup plus difficile de la rejeter parce qu’il faut d’abord l’avoir identifié, reconnu, ce que la plupart des hommes ne parvient même pas à faire.
Mais il y a une autre différence entre la morale et le système de mœurs. La morale est l’expression d’un idéal, mais c’est aussi une dégradation
de cet idéal. Car la morale transforme notre amour du bien en un système de règles qui met l’homme en position d’obéissance, qui l’infantilise donc. Elle se sert de la pression sociale pour
obtenir l’obéissance des hommes et elle vise à réduire la liberté au lieu de mettre l’homme en position de choisir. Elle répond bien, et même trop bien, à la démission des hommes devant leur
liberté de décider. C’est pourquoi la critique de la morale est utile si elle redonne à l’homme la conscience de sa liberté et le désir de chercher par lui-même ce qu’est le bien. Nos sociétés ne
peuvent plus infantiliser les hommes et c’est ce qui explique, et même justifie, le déclin des morales traditionnelles. Mais il n’empêche que ces morales étaient l’expression d’un idéal, même si
ça en était une expression pervertie. A l’inverse, un système de mœurs n’exprime pas un idéal, mais traduit les exigences d’un régime politique. Platon, dans La République, montre de
manière définitive, que chaque régime politique a besoin de citoyens adaptés à sa nature. La démocratie a besoin des citoyens qui soient des individus, libres d’attaches, non inscrits dans des
communautés de proximité, et particulièrement libres par rapport à la communauté familiale. On voit aujourd’hui que le libéralisme des mœurs est la condition nécessaire non seulement du
libéralisme économique (produire des consommateurs) mais aussi d’un régime politique dans lequel l’Etat a besoin, pour affirmer sa puissance, d’individus isolés les uns des autres. C’est pourquoi
nos démocraties européennes se sont servies du droit pour dissoudre, de manière dissimulée, les communautés familiales et promouvoir des libertés individuelles comme, notamment, la liberté
sexuelle qui va bouleverser les mœurs traditionnelles. Le système de mœurs dont un régime a besoin n’est donc pas moins contraignant que les morales traditionnelles. Il est même plus difficile à
critiquer parce qu’il ne s’exprime jamais mais compte sur l’esprit d’imitation, sur le conformisme, et s’appuie sur un conditionnement médiatique sans précédent. Ce système de mœurs est donc bien
notre nouvelle morale, mais une morale insaisissable et plus contraignante que tout autre.
C’est pourquoi, celui qui voudrait décider librement de sa vie devrait chercher à s’affranchir aussi bien des morales traditionnelles que du
système de mœurs dominant. C’est alors qu’il convient d’introduire l’éthique dans sa différence avec la morale.
L’éthique est une disposition intérieure, qui dépend en grande partie, de ce qu’on pourrait appeler une vocation, et qui se traduit par un style
de vie. Avez-nous le choix dans le style de vie que nous adoptons ? Nous avons, bien sûr, beaucoup de choix à faire dans notre vie. Cependant, choisissons-nous vraiment ce qui donne à notre
vie un style qui détermine nos mœurs, c’est-à-dire nos habitudes de vies ? Il semble qu’on puisse choisir les détails de notre mais qu’on n’ait pas le choix pour le plan d’ensemble ou le
style général : ça s’imposerait à nous sans qu’on le veuille.
L’éthique consiste à travailler sur le style de vie. L’éthique n’est pas un autre mot pour désigner la morale, un mot qui serait plus savant ou
plus philosophique. L’éthique, c’est radicalement différent de la morale. La morale dicte des règles pour faire des choix dans chaque situation. L’éthique est plutôt un choix global, un choix de
vie.
Peut-on être suffisamment libre pour faire non pas un choix, mais pour choisir une vie, un style, c’est-à-dire pour se choisir ? C’est
évidemment beaucoup plus difficile de choisir un style de vie que de faire tel ou tel choix concret. Le style de vie ne fait qu’exprimer au dehors une disposition intérieure, un état du cœur.
Avons-nous prise sur notre disposition intérieure, sur nos états d’âme, sur notre niveau de conscience ? Ou bien subissons-nous notre vie intérieure, comme quelque chose que nous ne
comprendrions même pas ? L’idée d’Aristote est que l’homme est capable d’un choix radical, c’est-à-dire qu’il peut choisir son mode de vie. Dans l’Antiquité, ce choix prend la forme d’un
détachement à l’égard de la vie active pour accéder à la vie contemplative, c’est-à-dire celle des philosophes qui cherchent la connaissance et la sagesse. Plus tard, dans le christianisme, le
choix radical consistera à rompre avec le monde pour se consacrer à la recherche de Dieu, notamment dans le cadre de la vie monastique. Tout choix radical suppose donc un détachement par rapport
à des habitudes anciennes qui nous viennent de notre éducation et aussi de la société, des convenances. Ce choix radical consiste à se libérer de son propre passé mais aussi de l’emprise des
autres sur nous. Il suppose donc une solitude et une indépendance à ‘égard du grand nombre. L’accès à l’autonomie se paie d’une certaine solitude, celle-ci étant indissolublement liée à la
démarche éthique.
Nous parvenons donc à une première définition de l’éthique : elle est ce travail sur soi qui dégage la personnalité profonde et qui se
traduit extérieurement par un choix radical conduisant à changer de mode de vie. Bien sûr, tout choix radical est motivé par la recherche du bonheur. Seulement, il y a bien des manières d’être
heureux. Par exemple, le divertissement, comme le montre Pascal, procure du bonheur. Pendant qu’il chasse, le chasseur ne pense à rien d’autre, il échappe à ses soucis, il est bien. Ou pendant
qu’il regarde un film amusant, le spectateur est heureux. Pourtant, nous sentons bien que tous les bonheurs n’ont pas la même valeur. A quoi ressemblerait une vie qui ne cesserait d’enchaîner les
parties de chasse ou les séances de cinéma ? Il faut que notre bonheur soit compatible avec l’idée que nous nous faisons d’une vie humaine digne. Digne, càd conforme à ce que doit être une
vie humaine. Nous ne pouvons donc nous empêcher d’établir une hiérarchie entre les différentes formes de bonheur et les différents modes de vie. Il existe donc une éthique théorique qui consiste
à comprendre la place de l’homme dans la nature, dans l’évolution historique, dans la création divine pour ceux qui croient en Dieu. Dès lors que cette éthique théorique nous permettra de
connaître notre rôle dans l’ensemble de l’univers, dès lors qu’elle nous permettra de discerner notre vocation, notre utilité pour les autres, pour la Nature et pour Dieu, alors nous cherchons
une forme de bonheur et un style de vie conformes à cette vocation. Du même coup, nous renoncerons, sans peine et sans chagrin, aux autres formes de bonheur, notamment celles qui repose sur le
divertissement et sur le simple plaisir, en comprenant que ces bonheurs-là nous rendent finalement mal à l’aise car ils nous détournent de nos choix profonds : à y regarder mieux, ils nous
nous rendent malheureux.
Nous venons donc de distinguer une éthique théorique, qui est une réflexion sur la valeur des modes de vie, et une éthique pratique, qui est un
travail sur soi destiné à faire un choix radical dans notre style de vie. L’éthique philosophique est l’articulation des deux : il y faut de la pensée et de la réflexion, mais il y faut
aussi des choix de vie forts, comme ceux qu’étaient capables de faire les philosophes de l’antiquité.
Aujourd’hui, le mot éthique a pris un autre sens. Chez le philosophe Habermas, il désigne la recherche commune, par le biais de la discussion,
d’un accord sur des valeurs de référence. Les sociétés démocratiques, en effet, sont pluralistes et chacun se réfère à ses propres valeurs. Pourtant, sur des questions délicates, comme par
exemple la bioéthique, l’euthanasie, les comportements sexuels, etc., la société a besoin de dégager un certain accord entre ses membres. Pour Habermas, l’éthique de la discussion permet de
rechercher ensemble un socle commun de valeurs minimales. Il s’agit donc d’une éthique de la relation aux autres. Habermas nous renvoie ainsi à un autre aspect de l’éthique. Quand nous avons fait
un choix radical de vie, comment pouvons-nous rester en relation avec les autres qui n’ont pas fait le même ? Quand nous avons établi une hiérarchie entre les modes de vie, comment
pouvons-nous rester en relation avec ceux qui, de notre point de vue, demeurent dans des modes de vie inférieurs. Par exemple, avec ceux qui restent dans le divertissement ou dans la recherche du
plaisir, du pouvoir, de l’argent ? L’éthique de la discussion suppose qu’on peut toujours maintenir le dialogue, l’échange pacifique avec ceux qui ont fait des choix différents. Elle
maintient l’horizon d’une entente possible entre les hommes, qui sont de manière amener à vivre dans la même société.