Jeudi 10 novembre 2011 4 10 /11 /Nov /2011 14:54

Bâtir, habiter, penser

Notions : conscience, la culture, le travail et la technique

Auteur : Heidegger

 

La question de la conscience peut se formuler de deux manières.

1-      QUI SUIS-JE ? Cette question conduit vers l’introspection et appelle deux enquêtes.

1a Une enquête qui vise à cerner ma personnalité singulière. Qui suis-je en tant que personne ? Pour y répondre, il s’agira de cerner un tempérament (selon la théorie des humeurs issue de la médecine grecque), un caractère (selon la typologie qui s’exprime dans la psychologie littéraire et qui va s’approfondir grâce à la psychanalyse, notamment à la lumière de la psychopathologie et de l’étiologie), et un idéal du moi qui aspire à devenir conforme des modèles.

1b Une enquête qui vise à cerner l’humanité à travers moi, le je universel qui m’habite : Descartes, Discours de la méthode.

2-      QU’EST-CE QUE L’HOMME ? Cette question conduit vers une anthropologie empirique, aussi ancienne que la philosophie, présente chez Platon et Aristote, mais qui se ravive au dix huitième siècle et qui se développe considérablement par les sciences humaines aux dix neuvième et vingtième siècles.

 

Dans cette conférence de 1951, Heidegger renouvelle l’anthropologie philosophique en mettant au centre de son enquête la notion d’habitation, ce qui est nouveau en philosophie.

Heidegger exprime ici une inquiétude à l’égard des transformations des conditions d’habitation des l’homme contemporain. Par delà l’habitation, Heidegger veut montrer que les effets de la révolution technologique sur les cultures humaines sont destructeurs de l’essence de l’homme.

Heidegger dénonce le mouvement moderniste en architecture et l’industrie du bâtiment qui le produit et le sert. On y fait passer l’idée que la maison est une machine à habiter. Heidegger y voit un grave symptôme de la culture technoscientifique. Ce mouvement repose sur une anthropologie fonctionnaliste qui définit l’homme par les grandes fonctions vitales qu’il doit satisfaire : se nourrir, s’habiller, se loger, se déplacer, etc. A partir de là, il s’agit de mettre en place un système de production efficace, bien outillé et bien organisé afin de satisfaire au moindre coût et pour le plus grand nombre ces fonctions vitales : l’industrie alimentaire, l’industrie textile, l’industrie du bâtiment, l’industrie des communications et transports. L’industrie vise à produire des produits standardisés en vue d’une production de masse qui donne l’illusion de l’abondance. L’industrie du bâtiment, en l’occurrence, est faite pour construire des maisons qui sont toutes faites sur le même moule, sur le même modèle. Ce sont des maisons standart, qui comportent de petites variations laissant l’impression du choix individuelle. Ce sont les maisons qu’on voit dans les lotissements ou dans toutes les extensions de rurbanisation. Cette production est opérée par des entreprises bien organisées et fonctionnelles qui sont davantage soumises aux lois du marché (lois économiques) qu’à l’art de bâtir (règles de l’art). Cela se paie d’un appauvrissement considérable des savoir-faire, tant au niveau de la conception (c’est le déclin de l’architecture humaniste) qu’au niveau de la l’exécution (par exemple, les entreprises du bâtiment n’emploient pratiquement plus de maçons, le métier de plâtrier est presque perdu et ne parlons même pas de celui de murailler). En revanche, ces entreprises sont soumises à une inflation normative, par un cadre juridique qui exprime l’emprise nouvelle du droit sur toutes les activités humaines et qui pèse tant sur les matériaux de construction mis sur le marché que sur le contrôle des installations. La technoarchitecture de masse, telle qu’elle a été préfigurée par le Bahaus ou par la charte d’Athènes, n’est que l’intégration de cet état de fait.

Confronté à ce contexte, Heidegger cherche à définir ce qu’est l’habitation de l’homme sur terre. La vie humaine ne peut pas se réduire à un certain nombre de fonctions vitales que les organismes ont à satisfaire. La conception matérialiste de l’homme-machine, telle qu’elle s’exprime au dix huitième siècle, dans la continuité de la pensée cartésienne de l’animal-machine, dégage tous ses effets nocifs dans cette anthropologie fonctionnaliste. Les erreurs au niveau de la pensée deviennent des catastrophes au niveau de la vie. Heidegger cherche à définir ce qu’est l’habitation de l’homme sur la terre pour construire une anthropologie philosophique qui puisse être opposée à l’anthropologie fonctionnaliste. C’est ce qu’on pourrait aujourd’hui appeler une anthropologie écologique de l’homme. 

Mais cette anthropologie, Heidegger ne prétend pas l’inventer. Il pense qu’elle est déjà inscrite dans la langue. Seulement, nos langues sont elles aussi tombées dans la culture technoscientifique et ont été appauvries. Elles ont perdu la diversité de leurs registres. Au moment même où les linguistes repéraient qu’une langue fonctionne sur plusieurs niveaux, ces niveaux s’effaçaient sous une tendance à l’homogénéité. Dans une langue comme le français, le dictionnaire des mots oubliés est plus gros que le dictionnaire des mots usités. Est-ce à dire qu’il y a aussi toute une pensée inusitée, désuète ?

L’enquête que fait Heidegger sur les vieux mots allemands montre qu’habiter est principalement une manière de ménager ce qui nous environne. Le vieux français aussi donnait une grande extension au mesnage, dont on sent encore aujourd’hui qu’il a avoir avec notre manière d’habiter, puisqu’on se met en ménage, qu’on déménage, emménage, aménage. Mais surtout, ce qui a l’air de rien, on fait le ménage là où l’on se sent chez soi. Le mesnage, dans son origine latine, c’est la main, manus, qui agit, agere. Et il est vrai que c’est beaucoup par la main que l’homme habite. Etre chez soi, c’est avoir ses affaires à portée de main : avoir tout sous la main, comme on dit, ou à disposition, est un critère du bien-être. Habiter quelque part, c’est produire de la proximité. N’avons-nous pas perdu le sens de la proximité ? Le développement des moyens de transport a pu créer une illusion de proximité. On ne compte plus en kilomètres mais en temps de transport. Ce qui se trouve à dix minutes d’ici peut sembler proche, alors que c’est quand même à plusieurs kilomètres. Sous cette illusion de proximité, ce qui se cache, c’est que notre habitation s’est étendue, et même distendue, et que cela nous met dans une dépendance à l’égard des moyens de transport, du coût qui est le leur, de l’énergie qu’ils utilisent. Avoir tout sous la main est aujourd’hui un luxe, alors que notre nourriture, il faut aller la chercher à plusieurs kilomètres.

Mais faire le ménage, c’est aussi prendre soin, faire du propre, protéger et entretenir nos affaires. Le ménage n’engage pas seulement notre relation à notre intérieur, mais aussi notre relation à l’extérieur, c’est-à-dire à la nature. Dans l’anthropologie écologique proposée par Heidegger, habiter c’est prendre soin de la nature en permettant aux plantes de bien pousser, aux animaux de bien vivre et de bien se reproduire. C’est également tracer, dans cette nature, des clôtures qui séparent et relie à la fois, en délimitant des espaces, afin que chaque chose puisse trouver sa place. Bref, c’est faire de la campagne à partir de la nature. La campagne, c’est-à-dire la nature habitée et aménagée par l’homme, c’est cet espace paisible chaque chose peut trouver sa place et s’épanouir : les légumes et les fleurs au jardin, les céréales aux champs, les troupeaux aux pâturages, le gibier dans la forêt, etc. L’homme est le gardien de cet ordre et sa main l’entretien, le protège. Habiter, c’est s’ouvrir une place au milieu de cet ordre et se sentir responsable de préservation.

Mais habiter, c’est également s’inscrire dans un ordre cosmique qui va plus loin que la campagne. Il revient à l’homme d’entretenir l’ordre cosmique par les liens qu’il organise autour de lui. C’est d’ailleurs cela qui donne un sens proprement spirituel à son habitation. Il s’agit de mettre en lien, par exemple, deux rives par le pont, ou de mettre en lien la terre et le ciel par la tour, ou encore de mettre en lien les vivants et les morts par le cimetière, de mettre en lien les hommes et le divin par l’église. Etablir ces liens, c’est organiser un petit monde, un microcosme. Chaque lieu habité par l’homme doit demeurer un microcosme et préserver cette piété à l’égard de la nature, à l’égard des règnes qui la composent, à l’égard de l’énigme de la mort et à l’égard du mystère du divin.

Sans y a-t-il deux conceptions de l’organisation, de l’ordre. Dans les cultures humanistes, on élabore, contre le chaos, un cosmos, c’est-à-dire un ordre qui intègre l’homme à la nature végétale, animale et cosmique. Dans la culture technoscientifique, l’ordre consiste précisément à exclure tout ce qui ne participe pas à une conception fonctionnelle de la vie : on exclut les morts, les dieux, les bêtes, les plantes et même parfois, dans les centres commerciaux ou dans les métros, on exclut le jour. On organise le travail pour dégager la productivité maximum. On organise l’espace en grandes zones qui séparent les fonctions : zones constructibles, zones commerciales, zones industrielles, zones de loisirs, etc.

L’anthropologie écologique de Heidegger ne construit donc nulle opposition entre la culture et la nature. La culture est ce qui prend soin de la nature. Par cette collaboration, dans la grande vie de la Terre, entre l’homme et les choses, l’homme s’humanise et la nature se perfectionne. Toute manière de travailler contre la nature déshumanise l’homme. La vie matérielle de l’homme est inséparable de sa vie culturelle et spirituelle. C’est même l’essence de la culture : donner aux activités matérielles une signification spirituelle, de sorte que, pour les hommes, la vie ne puisse jamais être réduite à sa simple matérialité. C’est l’erreur du matérialisme. Le matérialisme n’est pas une thèse philosophique à côté d’autres thèses philosophiques, de sorte qu’on puisse aimablement discuter de ces choses, sous forme de disputes scolaires ou académiques. Le matérialisme est un mouvement culturel actif qui conduit à la catastrophe. En isolant la vie matérielle de l’homme et en la traitant en tant que telle, il met en crise la culture, il ouvre la voie à la commercialisation de tout et au primat de l’économique. En fin de compte, c’est la vie humaine qui est altérée, appauvrie, de sorte que l’existence puisse désormais se mener dans l’oubli de l’essence. Heidegger est un des fondateurs de l’existentialisme philosophique mais il n’a jamais défini l’existentialisme par l’idée catastrophique que l’essence s’invente à partir de l’existence. En réalité, l’existence de l’être humain consiste à retrouver son essence, et en particulier l’essence de l’habitation.


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